Le poison inconnu

Gouffre de Jardel

Place-à-Gaz de Spincourt

Ex-Etamat de Thouars

Lac Bleu d’Avrillé

Ex-SFRM de Pierrefitte

Lac de Gérardmer

De la Première Guerre mondiale il reste des traces. Il y a celles qui ont été laissées telles quelles pour que l’on n’oublie pas, comme ces tranchées et ces trous d’obus. Et il y a celles qui nous rappellent au souvenir, comme ces stèles. Mais si dans chaque commune française, on trouve des monuments qui honorent la mémoire de ces millions de vies détruites durant la première Guerre Mondiale, on réalise mal encore aujourd’hui à quel point cette guerre fut réellement la première guerre industrielle. On a tout autant de peine a concevoir comment cette guerre a laissé, cent ans après, une quantité innombrable de déchets encore enfouis dans les sols de 11 départements français.

Durant une dizaine d’années après l’armistice de 1918, les zones de combats furent nettoyées. Des milliers de communes furent reconstruites, quelques millions d’hectares de terres agricoles remis en état. Et pourtant des déchets de guerre remontent chaque année à la surface, à la faveur des labours ou après des périodes de gels hivernaux.

Ces déchets ce sont, en plus des fragments de métaux en tout genre, des obus toujours intacts. Ces obus, conventionnels ou chimiques, contiennent encore explosifs, gaz toxiques, métaux lourds et poisons. Ils contaminent les sols sans que l’on connaisse véritablement l’ampleur de cette pollution.

Il y a ce qui est visible, comme les milliards de billes de plomb durci à l’arsenic ou à l’antimoine que recèlent encore les terres agricoles du Nord-Pas-de-Calais, de la Picardie ou de la Champagne-Ardenne et que contenaient les obus à shrapnel, les plus utilisés dans les zones de tranchées.

Chaque obus à shrapnel contenait jusqu’à 300 billes de plomb. 90 billes équivalant à 1kg de plomb. Encore aujourd’hui, dans certaines zones où sont produits et cultivés pommes de terres, betteraves sucrières, carottes, maïs, blé, orge, colza, tournesol ou petits pois pour l’agro-industrie, il suffit de quelques minutes pour en ramasser déjà plusieurs centaines de grammes sur une seule et unique parcelle.

Il y aussi ce qui est invisible, ce qui pollue à la fois les sols et les captages d’eau comme l’arsenic ou le mercure.

À Spincourt à proximité de Verdun, c’est l’arsenic. Une découverte fortuite a révélé il y a dix ans que 200 000 obus chimiques allemands ont été pétardés ici. Une étude scientifique a montré que des échantillons de terre prélevés sur ce site contenaient jusqu’à 17% d’arsenic pur ainsi que des taux de cadmium et de mercure extrêmement élevés. Le mercure est quand à lui un neurotoxique très dangereux, utilisé dans toutes les amorces de munitions sous la forme de fulminate. Une cartouche de fusil contenait environ 2 gramme de fulminate de mercure qui correspond à un gramme de mercure pur.

Le plomb, l’arsenic et le mercure ne sont pas biodégradables.

Les agriculteurs, directement exposés, parent à l’urgence à chaque découverte. Ils déposent ces obus en bordure des champs qu’ils travaillent, espérant déjouer la curiosité des collectionneurs qui cherchent à les récupérer pour les métaux précieux qu’ils contiennent, comme le cuivre ou le laiton. D’autres passionnés les recherchent pour augmenter leurs collections de reliques militaires.

Les communes s’organisent comme elles peuvent devant l’afflux de ces découvertes en période de labours ou de récoltes, et mettent en place des dépôts collectifs. En théorie, il ne faudrait pas déplacer les munitions découvertes, et prévenir immédiatement les services de déminage mais ceux-ci répondent à l’urgence en fonction des lieux de découvertes et de leur dangerosité. Construction de lotissements, aménagement de zones commerciales, fouilles archéologiques, chantier de travaux publics. A chaque fois qu’on fouille, qu’on excave, qu’on bêche, des munitions sont trouvées, parfois inertes mais toujours dangereuses. Les accidents sont fréquents et sont parfois mortels.

Les expertises de la Sécurité Civile Française estiment que 30% du milliard et demi d’obus tirés pendant 14-18 sur le front ouest et toutes parties confondues n’ont pas explosé. Ces expertises ne comptabilisent pas les obus restés sur le front sans être tirés ni ceux qui furent abandonnés au gré des offensives ou des retraites, ni ceux que l’on a oublié, enterré, immergé à proximité des entrepôts militaires, des usines, des ports, des gares, des voies de transports. Elles ne comptabilisent ni les munitions d’infanterie de petit calibre, ni les projectiles de tranchées comme les obus de mortier, ni les grenades, ni les bombes larguées par l’aviation naissante.

Chaque année, ce sont donc environ quatre cent tonnes de munitions qui sont collectées par les démineurs de la Sécurité Civile qui dépend du Ministère de l’intérieur.. D’après eux, il faudrait encore 700 ans pour ramasser tout ce que les sols des anciennes zones de combat de 14-18 contiennent encore.

Aucune étude scientifique n’est menée sur l’impact de ces déchets de guerre sur l’environnement. Pourtant, au delà du danger mortel que représente la présence de ces munitions non explosées pour les agriculteurs ou les démineurs, les conséquences de cette pollution existent. Cette pollution contamine les cultures agricoles destinées à l’alimentation ainsi que les captages d’eaux potables.

La Première Guerre Mondiale n’a pas fini de nous poursuivre, la première guerre industrielle empoisonne encore notre présent.

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©OLIVIER SAINT-HILAIRE